« J’ai décidé de tout claquer pour partir en Argentine »

 

1 an : rentrée à la crèche. L’enfant rencontre d’autres enfants du même âge. Environnement fermé, horaires strictes.

3 ans : rentrée à la maternelle. L’enfant continue sur sa lancée. Levé à la même heure que ses parents, il apprend toute la journée, dans un cadre, les couleurs, les formes et les animaux à travers des jeux « ludiques ». Il mange, dort, goûte, travaille, joue, dans un même lieu, tous les jours de la semaine.

6 ans : rentrée au primaire. On entre dans le sérieux. Assis, l’enfant apprend les bases des mathématiques, de l’histoire, du français et des sciences naturelles. Il apprend avec ses camarades la vie en société et avec son maitre, la hiérarchie et le respect. C’est le début de la notation et des appréciations données par l’autorité.

11 ans : l’entrée au collège. Il faut choisir la première langue à étudier. Souvent l’anglais. Deux ans plus tard, une deuxième langue. Dernière année, il faut choisir la filière à suivre : professionnalisant ou non.

15 ans : entrée au lycée. Un an pour choisir son avenir scolaire. Doué en mathématiques, c’est le baccalauréat scientifique, bon en économie et histoire, direction la filière économique et puis si c’est la philosophie et les lettres, direction la filière littéraire. Et puis il y a les autres, ceux qui ne répondent pas aux canons de beauté de l’éducation nationale et qui se verront donc séparés de leurs camarades pour ne pas perturber des groupes sociaux institués, hiérarchisés, endogames et souvent héréditaires pour rejoindre des filières technologiques. Car le postulat actuel, c’est que l’enseignement est un espace dichotomique où le technique et le général ne doivent pas se croiser. Cela pourrait-il faire  de la plus belle institution qu’il soit le berceau de la fracture sociale ?

J’ai, tu as, il a, nous avons, vous avez, ils ont ou l’injonction du savoir théorique.

Une fois ces 18 ans d’étude terminés, il est temps d’enchaîner avec la belle et majestueuse école supérieure, dans la lignée des études choisies à 15 ans. Certes, l’école enseigne un cadre de vie, très structuré avec l’apprentissage du respect, de la hiérarchie, des autres, du « vivre ensemble ». Et l’école apprend aussi à apprendre. C’est une bonne chose, mais seulement si l’apprenti sait ce qu’il veut …

C’est à ce moment-là que le développement personnel prend toute son importance. Pourtant, il n’est pas enseigné à l’école. Personne ne nous demande un jour « Qui es-tu ? », « Qui ? ». Regarde toi dans le miroir et demande toi qui tu es sans répondre : « étudiant en tourisme », « professeur d’histoire », « médecin ». Qui es-tu ? Quelle personne es-tu ? Quelles sont tes passions, tes valeurs, tes idéaux ? Pourquoi te lèves-tu le matin ? Pourquoi travailles-tu ? Pourquoi habites-tu ici et pas ailleurs ? Qu’est ce qui t’anime, te réanime, te pousse, te soutient, te maintient ? C’est en prenant le temps de se développer personnellement que ces questions trouvent des réponses. Trouver son chemin relève presque de l’impossible et finalement ce n’est peut-être pas la destination qui est importante mais bien le chemin que nous allons emprunter, un chemin initiatique nécessaire au développement.

Alors que la voie scolaire se dessine d’elle-même, le développement personnel demande un investissement bien différent. Au même titre que la vie « pratique », il demande du travail. Un travail calme, solitaire parfois et très prenant. Mais surtout, il demande du temps, de l’attention, de l’investissement et du courage. Décider de se développer personnellement c’est décider de se connaître au risque de ne pas adhérer au système dans lequel nous sommes et de voir toutes ses certitudes s’écrouler. C’est aller contre ses traditions, ses valeurs enseignées, ses vérités véridiques apprises et établies. C’est une des raisons pour lesquelles se chercher demande du courage. Il n’est pas évident d’accepter de trouver ses réponses, et pourtant, se connaître soi-même apporte une sérénité, une ouverture et une liberté insoupçonnée.

L’empowerment peut se manifester à travers une multitude de façons. Le mien s’est déployé au moment où j’ai décidé de tout claquer pour partir en Argentine.

J’aurais dû rentrer en Master en septembre 2015. Je suis en Argentine. Non pas parce que je ne veux plus aller à l’école, mais parce que j’ai besoin, en parallèle de mon apprentissage « classique » d’apprendre qui je suis, ce que je fais ici pourquoi et comment. L’Argentine me fait vibrer depuis des années, et puis c’est tellement facile de dire, « un jour j’irai » pour finalement toujours se trouver de belles et bonnes raisons de ne pas sortir de sa zone de confort et de s’emmitoufler dans une ignorance plutôt que d’affronter des vérités cachées. Mais non, j’ai pris une décision, pas facile, mais elle était prise. Je pars. Je pars pour trouver ma place, trouver la personne que je suis, je pars pour trouver ma terre, la mienne, pas celle de mes parents, pas celle de mes frères et sœurs, de mon école, de mes amis, de mes racines, la mienne. Je pars pour trouver mes repères, mes idées, mes valeurs, mes envies, mes désirs et mes peurs, je pars pour me confronter à moi, seulement moi, dans un environnement que je choisis, dans une vie que je décide. Je pars pour me développer moi-même en quittant ce qui me rassure.

Sortir de sa zone de confort c’est apprendre qui on est, se surpasser, se développer, se voir grandir, bouger, respirer, sentir, aimer, pleurer. C’est s’ouvrir, s’extérioriser, apprendre, regarder, analyser, découvrir, et prendre du recul. C’est aussi ne plus avoir honte, apprendre à dépasser ses peurs, ses angoisses, ses frayeurs, c’est comprendre comment notre tête fonctionne, comment notre corps bouge, comment notre cœur bat. Nous sommes tous uniques, il faut se trouver pour le savoir et en tirer le meilleur pour nous-même et pour le monde qui nous entoure.

J’habite dans une grande maison en colocation. Au milieu de ses douze âmes en quête de vérité, j’évolue comme une jeune adulte à la recherche d’identité. L’école et l’environnement dans lequel j’ai grandi m’ont appris les bases de la vie en société dans un cercle fermé. Aujourd’hui, j’apprends ce qu’est mon identité, la recherche de celle-ci et ce qu’elle signifie. Certaines questions existentielles ont leurs réponses mais moi je veux savoir quelle est ma terre d’accueil et dans quel environnement je veux évoluer car on ne me l’a jamais enseigné.

Eléonore Pascolini