Abuelas de la Plaza de Mayo, le combat d’une vie

 

Ils sont cinq cents. Cinq cents enfants à avoir été volés à leur famille. Cinq cents bébés arrachés des bras de leur mère par des tortionnaires qui se les sont appropriés comme un butin de guerre. Cinq cents enfants dont l’identité a changé. Cinq cents enfants disparus. Ce sont les « Cinq cents bébés volés de la dictature ».

30 000 « subversifs » disparaissent, des centaines de milliers sont déportés et 500 bébés sont volés.

Le 24 mars 1976, Jorge Videla prend le pouvoir de l’Argentine par un coup d’Etat. Le pays vivait en démocratie, mais le général, profitant d’un marasme politique et économique, arrive à la tête du pouvoir soutenu par une junte militaire importante. Il faut savoir que les pays d’Amérique du Sud voisins étaient, à cette époque, eux aussi sous dictature, le Chili étant le premier pays en 1973 avec l’arrivée au pouvoir du Général Pinochet. Alors que les argentins croient à un coup d’Etat comme il y a pu en avoir auparavant dans le pays, ils se retrouvent à vivre l’enfer. Le général Videla traque, torture et abat tous les argentins qui ne correspondent pas aux préceptes qu’il veut mettre en place. Tout bascule. Les cadres politiques, les ouvriers, les étudiants, personne n’est épargné, pas mêmes les enfants. Appelés les « subversifs », ils sont des militants luttant contre la dictature du général. Ces résistants sont systématiquement arrêtés, torturés et assassinés. Pendant sept ans, 30 000 « subversifs » disparaissent, des centaines de milliers sont déportés et 500 bébés sont volés.

Laura de Carlotto avait 24 ans et était enceinte de deux mois quand elle a été arrêtée. Comme toutes les femmes enceintes enlevées pendant la dictature, elle a été maintenue en vie jusqu’à la naissance de son petit garçon, qu’elle a appelé Guido, du prénom de son grand-père. Quelques minutes après, son fils lui a été enlevé pour être donné à une famille plus proche du régime « Si vos enfants naissent avec vous, ils vont être éduqués dans la haine, alors que nous, nous allons les éduquer dans de bonnes familles catholiques occidentales, respectueuses des valeurs pour lesquelles nous luttons » disait les militaires.  Une fois né, les enfants avait des papiers d’identité trafiqués, étaient « distribués » dans des familles qui, elles-mêmes, savaient d’où ils venaient mais ne disaient rien.

Aujourd’hui, sur les 500 bébés de la dictature, 109 ont été retrouvés par les Grands-mères de la Place de Mai.

Les Grands-Mères de la Place de Mai vieillissent mais ne perdent pas la ligne directrice de leur combat. « Je ne voulais pas mourir sans l’avoir pris dans mes bras », nous confie Estela de Carloto, présidente de l’association Las Abuelas de la Plaza de Mayo. C’est à 47 ans qu’elle perd sa fille, et plus de trente ans après, qu’elle retrouve son petit-fils Guido renommé pendant tout ce temps Ignacio Hurban. Grace aux recherches, aux tracts poussant les jeunes adultes nés entre 1970 et 1980 ayant des doutes sur leurs origines de se rendre au siège social des Grands-Mères de la Place de Mai pour parler avec elles, faire des tests sanguins afin de retrouver leur vraie famille. Guido fait parti de ces jeunes adultes ayant suivi ses pressentiments : « parfois je me demandais si ma mère était vraiment ma mère, et quand je voyais des photos de moi petit, il n’y avait pas de photo de moi bébé. Je lui ai même demandé une fois, maman tu as déjà trompé papa ? Elle m’a frappé. Après je n’ai pas cherché plus loin. Et puis j’ai vu les appels des Grands-Mères de la Place de Mai, elles disaient qu’on pouvait venir les voir si nous avions des doutes. J’y suis allé sans vraiment savoir ce que je cherchais. Et puis de fil en aiguille j’ai appris que mon père n’était pas mon père mais mon tortionnaire. »

« Jamais les militaires ou la police n’auraient pu imaginer que nous, les femmes, étions capables de faire quelque chose d’aussi conséquent. »

Elles n’abandonneront pas, jusqu’au bout, elles se battront. Ces femmes n’ont pas souhaité impliquer leur époux dans cette grande bataille pour ne pas que ce mouvement prenne une forme qui n’était pas la sienne. Ce sont des femmes, des mères, qui cherchent leurs enfants et petits-enfants. Intégrer leur époux aurait rendu leur défense plus massive mais surtout plus vulnérable de par la possibilité de détruire le mouvement plus facilement. « Jamais les militaires ou la police n’auraient pu imaginer que nous, les femmes, étions capable de faire quelque chose d’aussi conséquent comme ce que nous avons fait, ils étaient tellement persuadés que nous, les femmes, étions des êtres inférieurs, qu’il nous manquait des forces, de l’énergie » raconte Maria Chorobik de Mariani, co-fondatrice de l’association des grands mères de la place de Mai.

Tous les jeudis, et ce, depuis des années, elles se retrouvent Place de Mai pour revendiquer leur droit : celui d’avoir été mères, grand-mères, et de l’être encore aujourd’hui. Elles se retrouvent, ensemble, et avec les années, leur groupe a pris de l’ampleur. « A chaque fois que nous nous réunissions, d’autres grands mères nous retrouvaient, nous étions de plus en plus nombreuses, nous avions cette préoccupation de voyager, de sortir du pays pour faire connaître notre cause à l’étranger. Nous avons eu de la chance, partout il y a eu beaucoup de solidarité, l’Espagne, la Belgique, la Hollande, la France, beaucoup de pays nous ont reçues et aidées financièrement» explique Rosa Roisinblit, vice-présidente de l’association des Grands-Mères de la Place de Mai. Ces femmes se sont lancées dans cette immense tâche qu’est celle d’expliquer au monde la dimension réelle de ce crime d’Etat alors qu’en Argentine, tout est passé sous silence.

Aujourd’hui, elles sont le noyau résistant mais des jeunes, des groupes et d’autres associations s’impliquent dans leurs recherches. C’est bien plus qu’une question de recherche d’enfants, c’est la recherche de la vérité, la reconnaissance d’une période historique ayant marqué le pays et son peuple, la reconnaissance de ses disparitions qui ne l’ont jamais été. Encore maintenant, il est très difficile de reconnaître ce que l’Etat a fait subir aux argentins. En 2012, le général Jorge Videla et le militaire Reynaldo Benito (qui prend le pouvoir entre 1982 et 1983) sont jugés pour crime d’état, crime contre l’humanité. Le procès prend des années et les dictateurs se défendent avec ténacité. On trouve encore des partisans de cette dictature qui défendent leurs chefs. Il est très difficile pour le pays de reconnaître cette période d’horreur. Même si la dictature prend fin officiellement en 1983, ce n’est qu’à l’arrivée de Nestor Kirchner que le voile commence à se lever sur ces années de terreur et que le travail de reconnaissance peut prendre forme.

Alexandre Valenti, réalisateur d’un documentaire traitant de l’affaire de ces 500 bébés volés, lui-même argentin exilé en France comme 600 000 autres argentins pendant la dictature dit : « Mais c’est l’arrivée de Nestor Kirchner au pouvoir, en 2003, qui a véritablement marqué un tournant. En abolissant les lois d’impunité de ses prédécesseurs, qui sous couvert de réconciliation nationale protégeaient de fait les criminels de la dictature, il a ouvert la boîte de Pandore. » 

Dans leurs yeux, j’ai vu la force.

J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer les Grands-Mères de la place de Mai, elles sont reconnaissables par leur tenues, souvent sombres avec toujours un fichu recouvrant leurs cheveux. Elles couvraient leurs cheveux avec un lange de leur enfant pour être reconnues, aperçues et mises en avant, pour montrer et démontrer ce que la dictature leur avait pris, volé. C’est toujours dans cette même démarche, qu’elles continuent les tours de la place de Mai.

Dans leurs yeux, j’ai vu la force. La force de se battre, jusqu’au bout, peu importe les difficultés, les barrières, les menaces, les attaques, les répressions, les insultes, peu importe qu’elles soient prises en compte ou non, peu importe les mensonges, les fausses déclarations, les portes fermées. Videla a dit un jour à la télévision : « elles cherchent des disparus. On ne peut rien faire pour ces femmes, elles cherchent quelque chose qui n’existe pas, on ne peut donc pas ouvrir d’instruction puisque l’élément ciblé n’existe plus ». Elles n’ont jamais lâché, elles ne lâcheront pas. Et après elles, les enfants retrouvés continueront de se battre.

« Retrouver chacun de nos petits fils relève du miracle, c’est comme retrouver une aiguille dans une botte de foin. Nous ne savons pas où ils sont, à qui ils ressemblent, où ils vivent, qui leur a donné un faux nom ». Victoria Montenegro, enlevée à l’âge de 15 jours en 1976, Alejandro Sandoval Fontana, enlevé à la naissance en 1977. Avec de la ténacité, de la hargne, du courage, beaucoup, ces enfants disparus retrouvent un nom, une famille, des origines, une identité.

Ces femmes sont un exemple à suivre à travers leur force de combat. Ces vieilles femmes remuent ciel et terre pour retrouver les enfants de leurs filles, de leurs fils, volé pendant la junte militaire. Leur combat à redonner une identité à une centaine d’enfants et a permis la condamnation de plusieurs hauts placés… Il n’y a pas de bataille impossible.

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